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Détours

J'ai besoin de l'avis des lecteurs, et pas seulement des compliments : tous les conseils et toutes les critiques, même lapidaires, me sont utiles : envoyez-moi un mail. Merci.



Je marchais depuis quelques minutes seulement, j'avais passé la bosse de l'avenue du Maine, de sorte qu'en me retournant, et avec un peu d'imagination, je devinais la mer cachée juste au-delà, en lieu et place de la gare. J'étais venu en train, en début d'après-midi. Presque seul dans la voiture, j'avais laissé mes yeux se poser sur le paysage, les maisons, les jardins, sans regarder ni voir. Cent fois déjà, j'avais vu tout cela, agacé, pressé ou résigné, souriant ou triste... Combien de fois au juste ? Il y a des jours comme ça, où l'on prend conscience des accumulations : des semaines entières à se raser, des années de sommeil, des troupeaux de viande, c'est l 'absurdité mais c'est la vérité, comme quoi l'une n'exclut pas l'autre. J'étais bien là, maintenant, et c'était absurde, cruel et absurde comme un destin dans un mauvais roman. Foutaises ! Peu m'importait ce jour-là de réfléchir, la réflexion était plutôt mon ennemie : j'aurais tellement voulu voir le voyage durer, simplement durer, maintenir en l'état une sorte d'équilibre, de ces équilibres artificiels dont on sait d'instinct qu'ils vont se rompre mais qu'on ne peut s'empêcher de soutenir du regard. Puis j'avais ressenti dans mon ventre le ralentissement très net du train, la gare désaffectée était passée lentement devant moi : il n'était pas si loin le temps où l'on descendait là, à deux pas du boulevard, comme une poignée de privilégiés échappant à la foule ; ça ne pouvait pas durer. Rien ne dure. Une fois sur le quai, j'avais repris pied, regardé les autres voies. Je savais bien qu'il fallait avancer, je savais aussi qu'il y avait encore du chemin, du temps, je me racontais une décision à prendre, une réflexion

Je l'avais rencontrée à deux pas de là, en plein été. J'avais poussé sa voiture en panne, avec deux jeunes qui sortaient d'un café. Rien à faire, la guimbarde avait fait son temps : de l'âge du vrai plastique à l'âge de l'authentique-bidon, elle avait accumulé les bosses et les tâches, les propriétaires aussi. " Je suis vendeuse dans cette pâtisserie. Je vais rentrer en métro ! " Elle parlait beaucoup et je ne disais rien, trop occupé à essayer de suivre du regard ses mains agitées. Notre histoire a vite commencé, elle a vite brûlé... J'ai fait la connaissance de sa mère un mois plus tard environ, au plus fort de l'incendie, quand il semblait ne jamais devoir s'étouffer. Je lui ai tout de suite plu, je suis un tombeur de mères, c'est comme ça, c'est inutile mais c'est comme ça. Le père, on n'en parlait pas... trop tôt sans doute. Les semaines ont passé, les habitudes se sont prises, un peu trop vite. Puis son frère est rentré d'Espagne : je l'ai tout de suite trouvé sympathique, et c'était réciproque, de sorte que ma relation avec Alice s'en trouvait comme élargie. Elargie, mais pas approfondie...

Quelques gouttes dans un ciel bien clair. Machinalement, mes yeux s'étaient tournés vers le haut, comme si j'avais ignoré d'où venait la pluie, ou peut-être pour vérifier qu'aucun gamin facétieux ne s'était mis en tête de l'imiter, ou peut-être est-ce qu'on craint toujours que quelque-chose de sale ne nous menace... Ce jour-là, c'était juste un saupoudrage : à peine le temps de se demander ce qui se passe, et c'est fini. Beaucoup de choses fonctionnent comme ça...

Elle avait pris ma main à la fin d'une soirée, chez des amis à elle. Des gens intéressants : un jeune curé philosophe, un couple d'avocats, une cousine un peu alcoolique, deux trois copains de lycée, un soupçon de cannabis... Je n'y croyais pas. Nous nous étions vus plusieurs fois, et notre affaire ressemblait, selon moi, à toutes ces affaires qui ne commencent jamais, à un tutoiement rendu impossible par un vouvoiement initial, une distance fatale. Pire, je ne voyais d'intimité entre nous qu'arrachée de haute lutte, comme une police d'assurance, avec des yeux de cocker. Je me trompais. Ce soir-là, j'avais senti sa main contre la mienne, plus longtemps que le dixième de seconde toléré pour un contact malencontreux. A tout vitesse, je m'étais mis à réfléchir, m'efforçant d'évaluer la quantité d'alcool qu'elle avait pu avaler, de vérifier dans ses yeux qu'elle savait que c'était ma main, de me rappeler si je n'avais pas inventé quelque passé d'étudiant rebelle, d'artiste maudit, qui m'eût indûment valu ses faveurs et me vaudrait bientôt la honte et la répudiation. Rien. Ce qui prouve bien qu'on peut séduire une femme sans l'abuser, sans même croire qu'on l'abuse. Le peut-on seulement ?

" Quatorze heures trente ! " En me demandant l'heure, l'homme m'avait ramené dans le présent, j'avais oublié de bifurquer vers la place Denfert-Rochereau. Oublié ? Je ne pouvais pas y croire, je n'y croyais pas. Je n'avais jamais entendu parler de cette rue Rimbaut, ni de cet homonyme : une petite rue vite dépassée, beaucoup trop vite. Pourquoi j'étais là, pourquoi moi ? Quelle idée j'avais eue de m'occuper de cela. Je n'aurais pas dû... Mais si, je devais ! Autour de moi, les passantes se croisaient bien trop vite pour que je les voie toutes, prêtes à se découvrir, promptes à me détourner un instant de mes pensées dérangeantes... guère plus d'un instant : Que se passerait-il ensuite ? Y aurait-il un ensuite ou juste une continuité, une décadence, une folie ? J'avais ralenti mes pas, la place était en vue, une idée comme une autre...

Et la mer, ce dimanche à la mer, l'unique. Le ciel était tourmenté, nous ne l'étions pas. Sa main ne quittait que rarement la mienne, le vent rabattait ses cheveux sur ses joues, elle les repoussait en riant. A côté d'elle, son frère rêvait, les mains dans les poches, se retournait à l'occasion, au passage d'une femme souvent. On ne se connaissait pas encore bien, lui et moi, mais la confiance peut être immédiate parfois. Durant le déjeuner, il m'a dit simplement " Tu voudrais bosser avec moi... j'ai besoin de quelqu'un pour développer... c'est ta partie, non ? " C'était le cas, ça l'est toujours d'ailleurs. J'étais surpris. Ma vie était tranquille jusque là, mon travail restait à sa place de gagne-pain, loin des conquêtes glorieuses qui font de vous des esclaves consentants, comme si c'était le summum de l'intelligence. Les flatteurs vivent de plus en plus nombreux aux dépends de ceux qui les écoutent... Je m'énervais tout seul ; il ne s'agissait pas de cela, juste de changer un peu d'air. Mais quand on prend conscience qu'on a soif, il y a comme une urgence qui monte, la soif est décuplée, presque insupportable ! Nous avons discuté longtemps, sous le regard d'Alice, ravie de comprendre, de phrase en phrase, que l'affaire allait se conclure. Ainsi fut fait.

Place Denfert-Rochereau. En attendant pour traverser, pour la dixième fois je me demandais ce que je faisais là. En me retournant, je pouvais voir que le ciel se chargeait de gris toujours plus profonds, je savais qu'il me faudrait faire demi-tour, tôt ou tard, affronter. J'ai traversé en regardant les touristes qui m'emmèneraient peut-être au bout du monde sans me connaître, me montreraient sans y prendre garde à leurs amis, je glisserais entre leurs doigts. Combien d'inconnus peuplent nos photos, combien de vies dans les voitures, les magasins, les immeubles qu'on saisit pour témoigner, pour un alibi qu'on ne vous demande pas ? Pourquoi ne croirait-on pas celui qui dit être allé à Londres, celle qui a longé la Seine avant de regagner Madrid ? A t-on peur que notre mémoire se referme un jour sans qu'on ait un double des clés ? Quelques pas encore, deux trois marches, boulevard Saint-Jacques. Mon obsession, c'était de savoir à quoi je penserais, le jour où j'y remettrais les pieds. J'avais l'impression de répandre la malédiction sur mon passage. Les images du passé forçaient l'entrée de mon cerveau, la fin de l'incendie, si brutalement

C'est arrivé comme un coup de tonnerre, plutôt de ceux dont jaillissent les amours, dans les films. C'était un jour ordinaire. Nous étions entrés dans une épicerie du boulevard Brune, en fin d'après-midi, pour acheter Dieu sait quoi. C'était l'affaire de trois minutes. Normalement. Mais, alors que nous étions bien avancés déjà dans l'allée, deux hommes se sont arrêtés sur le pas de la porte. Instinctivement, je m'étais déjà retourné, j'avais vu leur agitation, anormale. Ils ont fait quelques pas et j'ai compris. Un regard à droite et à gauche, encore un, et ils se sont précipités vers la caisse. Le premier a sorti un pistolet de son blouson, courant le bras tendu vers le caissier. Il hurlait, pendant que l'autre balayait l'espace de ses yeux, par saccades : mes yeux, le plafond, l'épaule d'Alice, le rayon, derrière, mes yeux, le sol... A peine vingt ans sans doute, une tension extrême dans la tête, des secondes qu'on arrache une à une, un comptoir si loin. Ils n'en finissaient pas de courir, comme s'ils commençaient à fuir déjà.
Tout aurait pu se terminer sans dégâts je crois, mais un apprenti-justicier traînait dans le coin, à l'affût d'un exploit qui l'eût sorti de l'ombre, d'une importance qui rattraperait d'un coup des décennies de médiocrité. Il aurait pu nous faire massacrer tous, ce crétin : armé un tesson de bouteille fraîchement brisée, il s'était jeté sur l'autre excité. De douleur, le braqueur s'est mis à hurler, repoussant le héros avant de tirer, de rage et de peur, dans tous les coins, les yeux fermés. C'est miracle qu'aucune balle ne nous ai touchés, Alice ou moi. Mais les miracles ont leurs limites, et tout le monde n'était pas indemne : le héros se vidait par le ventre, le braqueur par la joue, les duettistes de l'hémorragie rivalisaient de réalisme Et puis la police est arrivée, pleine de portières qui claquent. Le deuxième braqueur avait commencé à tirer. Pas de réplique, juste le silence après le verre brisé. La main collée à la joue, l'homme blessé nous a poussés vers le fond de la boutique. En quelques secondes, nous étions à l'étage, barricadés ; en bas, le premier braqueur venait d'être abattu, rejoindrait le héros en enfer, le paradis des imbéciles. On entendait l'agitation se rapprocher.
A cet instant, j'étais persuadé que tout irait très vite, mal ou bien, mais vite. Dans les yeux d'Alice, je voyais sa terreur, ou bien était-ce la mienne qui s'y reflétait, difficile à dire. Je n'arrivais plus à me souvenir, ne serait-ce que du début de la journée, l'instinct de survie me clouait là dans l'immédiat : un fou, une arme, une porte, et de l'autre côté, d'autres fous, d'autres armes. Un combat pour la hiérarchie des fous se déroulait sous nos yeux, devant nos mains serrées. Les premiers mots sont venus enfin, après l'arrivée d'autres voitures, d'autres fous sans doute, plus vicieux ceux-là. Après la guerre éclair, la guerre de positions. Le braqueur faisait semblant de croire qu'il pourrait s'en sortir, que nos vies avaient de l'importance pour les autres ; les autres faisaient semblant de comprendre, semblant de protéger nos vies, appliquaient des techniques qu'on devait se raconter de flic en flic, comme des blagues initiatiques, des confidences de chasseurs Nous n'étions que des figurants de cour d'école, des filles dans un jeu de garçons, autant dire... rien. Aux éclats de voix avait succédé la tiédeur d'un sang qui coule, sans douleur, sans bruit. Et puis, il y a eu la détonation. Le braqueur a reculé sous l'impact, le pistolet est sorti de sa bouche comme s'il avait craché. L'odeur de poudre était déjà dans nos têtes quand la porte a cédé sous la pression des insectes. Après une ultime chorégraphie macabre, on a compris que c'était fini.
Trois morts pour rien, même pas un centenaire à eux trois, et il faudrait être content Il n'y a pas que le braquage qui venait de prendre fin. Après cela, je voulais toujours la voir, mais dès que j'étais près d'elle, je ressentais l'envie d'être ailleurs ; elle avait moins de choses à dire ; elle reprenait la peinture, je recherchais ceux que j'avais perdus de vue ; on n'avait plus le temps, on ne voulait plus le prendre, pas même se le donner. Nos rencontres se sont espacées sans bruit, je suis devenu le collègue de son frère

Je venais de lever les yeux vers la plaque du coin de la rue, et j'ai lu " Tombe Issoire ". En d'autres circonstances, j'aurais souri à un nom si bizarre, imaginant le géant dont on m'avait parlé, se tordant les pieds entre les immeubles, jurant, imaginant encore la rue éventrée pour accueillir son corps sans tête... Il fut un temps où on avait de l'imagination pour trouver le nom des rues ; tout ça est fini, on n'imagine plus rien, on calcule, on pilote, on repasse des plats avariés, trois quatre idées " à la remballe ", la misère est partout, l'impasse, béante. J'étais là immobile, à fixer les lettres blanches sans fioritures, trop heureux d'avoir trouvé un prétexte pour interrompre ma route, ne serait-ce que quelques instants, fût-ce avec des haut-le-cœur...

Il avait fallu deux bons mois encore pour qu'elle me parle de son père, par petites touches. J'imaginais sans le dire qu'il avait succombé à un cancer, à une crise cardiaque ; je ne savais même pas à quand ça remontait : je savais juste qu'il était mort, comme on sait que la terre est ronde. Ça faisait longtemps en fait. Alice avait dix ans, son frère, quinze. Le père buvait un peu, un peu trop, c'était sa manie depuis toujours, chacun s'en accommodait. Mais le jour où ses ventes avaient commencé à en souffrir, la vertu était redevenue subitement triomphante : on l'avait licencié avec d'infinies précautions, de précieux conseils, des regrets sincères, le tout en un quart d'heure... Alors il a tout de suite beaucoup écrit pour trouver une nouvelle place, puis un peu moins, faute de rendez-vous, puis il n'a plus su s'il écrivait encore, ni pourquoi il hurlait du soir au matin. Peu à peu, la colère est devenue plus consistante, les coups se sont mis à pleuvoir, sur le fils, puis sur la mère, puis sur la fille. L'averse tournait au déluge. Alors le drame est arrivé, tout naturellement : la fenêtre était ouverte, le père poursuivait Alice autour de la table, vociférant, se cognant partout, plein de reproches incohérents. Elle suppliait, jurait qu'elle n'avait rien fait, la mère demandait qu'il arrête de crier ; lui voulait qu'on entende, que tout le monde entende, riait de rage, s'approchant de la fenêtre pour hurler, les mains en porte-voix... il n'a pas pu se rattraper quand David s'est jeté sur lui. Il a hurlé une interminable et dernière fois. L'enquête a conclu à un accident, c'en était un, d'une certaine manière. Le temps a passé, Alice et David en sont restés indéfectiblement liés, comme des siamois consentis. Le seule différence, c'est que lui n'en parlait jamais. Et moi, encore moins !

Je marchais si vite, décidément beaucoup trop vite ! Mes yeux se posaient çà et là, à la recherche de quelque-chose à quoi s'accrocher, pour ne plus bouger. Fumer, recommencer à fumer, après toutes ces années, tant pis pour les efforts perdus, retrouver la douleur feutrée qu'on redemande à l'infini, que rien ne remplace, jamais. J'avais repéré le losange de fer rouge qui avait marqué mon cerveau pendant tant d'années, et j'étais entré, comme après des heures de vaine recherche dans la nuit, un paquet vide à la main, étranglé. J'ai tout de suite reconnu la mosaïque multicolore derrière le buraliste, tout de suite retrouvé le crissement de la pierre, le soulagement d'une flamme, les lèvres qui s'arrondissent, l'attente, le visage qui bascule pour souffler au ciel son bonheur...

J'ai continué à voir Alice bien après notre tacite séparation. Je la retrouvais avec plaisir dans une relation nouvelle, sans séduction aucune. Toutes les semaines, son frère et elle dînaient ensemble, ils avaient besoin de se voir, de s'entendre, de se toucher pour se convaincre qu'ils seraient toujours unis ; souvent j'étais de la soirée. Elle le taquinait sur son inconstance amoureuse ; elle aurait pu moquer la mienne, ou bien le désert dans lequel je traînais. Il souriait à la petite fille qu'il n'avait cessé de voir en elle. Au bureau, il ne se passait pas une heure sans qu'il me parle d'elle, ne s'inquiète pour elle, pour leur mère aussi

Qu'est-ce que j'aurais dû faire ce matin ? Qu'est-ce que j'aurais pu faire ? Fuir, oublier, nier ? Ce n'était pas l'envie qui me manquait de fuir : courir, droit devant, sans m'arrêter jusqu'à l'épuisement, sans penser, dormir, courir encore, ne jamais plus penser, ne jamais plus aimer. Seize heures, à quelques dizaines de mètres de la rue Lacaze : qu'est-ce que je fais là, bon sang, qu'est-ce que je fais là ? A ma gauche, la rue Saint-Yves, un répit, une autre cigarette, je tousse... plus l'habitude. J'ai tout mon temps. Que fait-elle à cet instant, chez elle ? C'est son jour de repos. Je vais la laisser prendre son thé, oublier son thé. Je voudrais que le soleil se cache, qu'il ne soit pas mêlé à cela, qu'il n'y ait pas de musique, que ces yeux ne puissent se fixer nulle part, qu'elle ne me voie pas, ne reconnaisse pas ma voix. Vaines incantations ! Seize heures quinze : j'ai fait tout le tour du réservoir, quelques gouttes s'évaporent, à peine le bitume atteint. J'ai un peu la nausée. La cigarette, comme au début, il y a longtemps, quand les problèmes se limitaient à quelques mauvaises notes, un ballon dans le potager, plus tard une fille à qui on n'ose pas parler, une odeur de tabac et de menthe mâchouillée à la hâte en rentrant à la maison.
Je m'étais assis un moment, les minutes se succédaient sans m'apporter de réconfort. Bientôt, j'ai vu des écoliers et j'ai compris qu'il était temps de me lever, que c'était fini de faire l'enfant, que ça ne trompait personne. J'ai rejoint la rue Lacaze, toute proche. Si je lui laissais encore quelques minutes, au lieu de me précipiter dans l'escalier ? Plus qu'une marche, déjà le palier...

Pourquoi est-ce qu'elle allait sourire en me voyant, parce qu'elle allait imaginer furtivement un bon moment à passer ? Combien de temps mettrait-elle à comprendre, à analyser le visage de celui qui vient lui faire du mal, à voir la lueur macabre dans mes yeux ? Allait-elle me claquer la porte au nez, gifler le salaud que j'étais désormais ? Est-ce que j'allais simplement lui dire que ce matin, son frère était mort... Est-ce que j'allais ajouter qu'il n'avait pas souffert, comme si j'en savais quelque-chose, pour la consoler, pour consoler qui ? Est-ce qu'elle serait déjà effondrée dans mes bras ? Est-ce que je lui dirais qu'il avait juste mis la main sur son cœur pour empêcher la vie de fuir, qu'il ne m'avait pas regardé en tombant, que le médecin était arrivé très vite, qu'il n'y avait rien à faire, rien à prévoir, un désert de culpabilité ? Est-ce que je lui parlerais de sa mère qui devait encore dormir sous l'effet du sédatif, est-ce que j'allais oser dire qu'elle allait bien ? J'aurais tellement voulu lui préserver encore quelques secondes : à quoi pensait-elle à quelques mètres de moi, les dernières gouttes d'insouciance avaient-elles une saveur particulière ? Et si elle n'avait pas été là, elle aurait gagné encore un heure, peut-être deux... Si seulement j'avais pu lui offrir une nuit encore... Et je repensais à cette maudite bravade qui m'avait conduit ici. Au policier qui me demandait s'il y avait d'autres gens à prévenir, j'avais juste dit " Il vaut mieux que je me charge de prévenir sa sœur, c'est à moi de le faire ", j'avais dit ça très vite, en regardant sa mère s'endormir doucement. C'était abstrait alors, mais maintenant j'étais là devant sa porte, ma main criminelle ne pouvait plus reculer, éviter le bouton, étouffer le carillon...